Après les violences de samedi, la colère d’une génération révèle l’échec d’un pouvoir sourd à ceux qu’il gouverne depuis dix ans. Aux candidats à la présidentielle de répondre.
Certains s’inquiètent de la faillite de la France, c’est à la faillite d’un projet politique que nous assistons. Il nous manque certainement des mots pour décrire tout ce qu’il s’est passé samedi, mais il ne manque aux Français aucun (re)sentiment pour l’expliquer. Emmanuel Macron a dit sa « colère » et sa « honte » pour appeler au calme, sans faire aucune proposition. Une fois encore, il n’a pas entendu la colère et la honte des 800.000 manifestants qui lui font face.
La honte d’être déclassé, la colère d’être déconsidéré, d’être ignoré, d’avoir un avenir bouché. « Chez les jeunes, ce mouvement est plus fort que Mai 68 », assure Jean-Luc Mélenchon, qui surfe sur la vague. Mais, alors que la République nous reconnaît la liberté d’expression, de manifestation et d’opposition, le mouvement de protestation a été débordé. Chose inconcevable, la police aussi. Chose inadmissible, les violences ont éclaté avant la manifestation, sans être maîtrisées. Et c’est dans un tel moment que le gouvernement étrangle les associations !?
Des sauvageons, des casseurs, des voleurs, des opportunistes… Les violences détruisent des pharmacies, des supérettes, des bus, des vélos. Et les symboles d’une République qu’ils feraient mieux de faire leur, mais qui leur tourne le dos. Les commerçants dénoncent des scènes « apocalyptiques ». Plus de 1200 interpellations au total. Et pourtant, une évidence : la police n’a pas su gérer. La police ne protège plus ni les manifestants, ni les habitants, ni les commerçants.
Dans l’ESS, les réactions de Citiz, Les Déterminés, Café Joyeux
Mais à l’association Les Déterminés, le président fondateur Moussa Camara refuse que le soupçon retombe sur les jeunes qu’il accompagne depuis plus de dix ans, de Cergy à Marseille. Pour lui, les revendications, la colère et les doutes de cette jeunesse sont « légitimes », mais elle est « loin des images de samedi » : ceux qui ont pillé ne représenteront jamais les quartiers, et leurs actes ont réveillé une parole stigmatisante sur les plateaux de télévision. Son diagnostic est un programme : « La solution pour apaiser le pays, c’est de rapprocher », ceux qui veulent entreprendre de ceux qui recrutent, financent et décident.
Les dégâts ne se comptent pas qu’en vitrines brisées. À Grenoble, chez Citiz Auvergne Rhône Alpes, la coopérative d’autopartage a vu dix véhicules brûlés et cinq vandalisés. Cette société coopérative d’intérêt collectif ne rémunère aucun actionnaire, emploie trente salariés et repose sur « un équilibre financier fragile ». Une partie de son parc appartient à des citoyens, des particuliers et des associations et, pour elle, chaque véhicule perdu est « un coup porté directement à notre capacité à poursuivre notre mission ».
Chez Café Joyeux, les équipes ont connu les black blocs et les manifestations, mais « jamais comme hier », écrit son fondateur Yann Bucaille-Lanrezac. Dans plusieurs établissements, il a fallu mettre les clients à l’abri et organiser des départs en sécurité. Des équipiers en situation de handicap ont été agressés sur le chemin du retour, « voire rackettés ». Pour lui, « rien ne justifie ces violences, dirigées contre ceux qui travaillent », alors que le modèle de l’emploi inclusif repose sur la confiance et la proximité.
Un dysfonctionnement majeur de l’État
À Paris, le maire Emmanuel Grégoire a demandé aux entreprises de faire savoir si elles ont été touchées, à combien sont évalués les dégâts et le temps nécessaire à leur reprise d’activité. « Il s’est passé quelque chose de grave », dénoncent dans une même tribune les maires de Paris, Marseille et Lyon, qui réclament des comptes au gouvernement.
Il y a eu « un dysfonctionnement majeur de l’État dans l’une de ses missions régaliennes », affirme le politologue Bruno Cautrès à Franceinfo. À droite, Les Républicains demandent de décréter l’état d’urgence, comme si poser un couvercle pouvait empêcher la marmite de bouillir. Il n’empêche, même au gouvernement certains le reconnaissent : « Nous avons failli incontestablement ce week-end », assure Gérald Darmanin, ministre de la Justice.
Emmanuel Macron, lui, a refusé la démission du ministre de l’Intérieur Laurent Nuñez, au nom de « la nécessité d’un commandement continu des forces de l’ordre dans le contexte actuel ». Le fusible n’a pas sauté. Son remplacement n’aurait rien changé aux difficultés de pouvoir d’achat des Français, mais il aurait pu donner l’occasion d’un virage politique. Il n’en est rien. Le message est clair : la continuité. Le gouvernement continue. Comme avant. Comme toujours.
La vraie violence dont il faut parler
Mais le message des Français ne changera pas non plus, car toutes leurs revendications s’entendent : refuser la fin du monde, boucler la fin du mois, demander plus de justice sociale, retrouver de l’égalité devant l’impôt, relancer l’égalité des chances et l’ascenseur social, offrir à nos enfants un système éducatif digne de la 6e puissance économique mondiale.
Patrick Meillier, militant de l’éducation populaire, relaie la prise de position d’Oxfam France et son slogan : « la vraie violence dont il faut parler, c’est celle du gouvernement envers l’éducation et la jeunesse ». Il y voit l’effet de l’austérité et d’un désintérêt pour l’école : postes d’enseignants supprimés, salaires en baisse, établissements délabrés. Le propos est polémique, mais il pose la question que la rue pose aussi : quelle promesse l’État tient-il encore à ceux qu’il éduque ? Les enfants de 2017 n’ont pas attendu les émeutes pour faire le décompte de ce qu’on leur doit.
Même les plus riches sont exaspérés par Emmanuel Macron
L’éditorialiste économique Dominique Seux souligne que « l’exaspération est au maximum » même dans le camp des plus riches (!) : « Plus de 60.000 contribuables en France paient au moins 100.000 euros d’impôt sur le revenu et, selon mes informations, 1.830 ont payé plus de 1 million d’euros d’IR l’an dernier – chiffre de Bercy. Le rapport avec les pillages de samedi ? Jamais je n’ai senti les milieux économiques aussi remontés eux aussi par le fait qu’avec cet argent, l’Etat n’assure même pas le service minimum ».
En dix ans, Emmanuel Macron a cassé l’égalité devant l’impôt, creusé les inégalités sociales, précarisé les plus faibles, coupé les jambes aux corps intermédiaires, explosé un système politique imparfait qui écartait néanmoins les extrêmes… Et aujourd’hui, dans le projet de budget 2027, son gouvernement est prêt à étrangler financièrement les associations, qui représentent 2 millions de salariés et 20 millions de bénévoles !?
Benoît Hamon, président d’ESS France, ironise sur le discours d’Emmanuel Macron : après avoir « méthodiquement piétiné les corps intermédiaires », le chef de l’État les convoque et les invite à la responsabilité « sans proposer aucune solution ». Il conclut d’un « On se pince ». Une allocution ne reconstruira pas ce que dix ans de verticalité ont affaibli, et l’on ne demande pas aux associations de jouer les amortisseurs quand on s’apprête à leur couper les moyens.
Le naufrage de Jupiter
La vision politique libérale, celle du ruissellement et des premiers de cordée, se conclut par une faillite d’État retentissante. À vouloir tout dominer, Jupiter s’est enfermé, sûr de son fait, mais sourd au monde. Les enfants qui avaient dix ans en 2017 ont grandi avec lui. Ils lui parlent aujourd’hui dans la rue, puisqu’il n’ont nulle part d’autre où s’exprimer.
Et les Français sont derrière leurs enfants. Ils ont besoin d’un projet de société qui leur ressemble, d’une ambition commune qui se construit avec les corps intermédiaires plutôt que contre eux. Ils sont fatigués d’un pouvoir qui divise et qui stigmatise pour mieux régner seul. Et ils ne redoutent rien de moins qu’une campagne présidentielle qui pourrait les diviser davantage.
La campagne électorale qui s’amorce nous dira si certains candidats l’ont compris. Mais Moussa Camara avertit : les jeunes ne peuvent pas attendre six mois. Car le temps de la présidentielle n’est pas celui de la jeunesse.



