L’économie sociale et solidaire n’a pas attendu la campagne présidentielle pour se politiser. Mais la soirée de rentrée d’ESS France, mercredi dernier dans les locaux d’Aéma Groupe, a marqué un changement de registre : le secteur ne demande plus seulement à être reconnu, il entend fixer les termes du débat économique pour 2027.
Comme l’a indiqué Antoine Détourné, délégué général d’ESS France, c’est la première fois que cet événement de rentrée se tient avant un scrutin présidentiel. Entre annonces budgétaires, mobilisation des grands groupes mutualistes et mise en garde finale aux candidats, l’événement a dessiné les contours d’un rapport de force qui va s’intensifier dans les mois qui viennent.
Le ministre pose les jalons budgétaires
C’est Serge Papin qui a ouvert le cadrage budgétaire de la soirée. Le ministre des PME, du Commerce, de l’Artisanat, du Tourisme, du Pouvoir d’achat et de l’Économie sociale et solidaire est revenu sur la Stratégie nationale de développement de l’ESS adoptée le 9 juillet dernier : déjà, des conventions ont été signées avec Bpifrance et la Banque des territoires pour sécuriser l’accès du secteur aux dispositifs de financement de droit commun.
Il s’est aussi engagé à sanctuariser les crédits de l’ESS au sein du programme budgétaire 305 — qui finance les têtes de réseau, les dispositifs locaux d’accompagnement, les CRESS et les pôles territoriaux de coopération économique. Et il a annoncé qu’il souhaitait voir un « orange budgétaire » dédié à l’ESS inscrit au prochain projet de loi de finances, ce que le secteur attendait de longue date. Il a aussi annoncé le lancement, en novembre, de la marque ESS destinée à rendre le secteur identifiable pour le grand public… sur laquelle ont déjà communiqué les grands réseaux.
Enfin, Serge Papin s’est félicité que le Premier ministre ait rebaptisé « pacte Papin » son nouveau dispositif de transmission d’entreprises, présenté comme un « ascenseur social » favorisant l’actionnariat salarié, dont l’objet répond plutôt bien au mode de gouvernance de l’ESS.
Aéma Groupe : la démonstration par les chiffres
Hôte de la soirée, Béatrice Augier, présidente d’Aéma Groupe — qui a succédé à Pascal Michard à la tête du groupe mutualiste — a rappelé que la MACIF a appelé chaque assuré de Gironde durant les incendies de l’été. Alors que quatre Français sur cinq sont désormais touchés par le dérèglement climatique, elle plaide pour la préservation du régime de solidarité de catastrophe naturelle, que nous envient d’autres pays.
Pour sa part, Eric Chenut, président de la FNMF, a relevé que les mutuelles étaient aussi en première ligne lors des canicules cet été, notamment celles qui gèrent des crèches et des Ehpad. Il a également posé la question du financement des retraites : la France doit-elle continuer à alimenter des fonds de pension à l’étranger, en Australie ou à Miami, plutôt que son propre modèle de solidarité générationnelle ?
Béatrice Augier a défendu une thèse offensive : l’ESS ne doit plus être pensée comme une « solution de secours » mais comme un modèle de référence pour l’économie de demain. Elle a mis en avant une trajectoire d’investissement significative, passant de 180 millions d’euros mobilisés en 2024 à un objectif de 500 millions d’euros d’ici 2026, répartis entre les différentes structures du groupe — Abeille Assurance, Macif, Aésio, ou encore Swan Capital Partners qui est devenue société à mission.
Elle a aussi repris à son compte la formule « ESSisation de l’économie », autrement dit l’ambition de faire progresser structurellement la part de marché de l’ESS, plutôt que de la cantonner à un rôle réparateur en marge du système dominant.
Fondations : un dialogue interministériel à débloquer
Marion Lelouvier, présidente du Centre français des fonds et fondations (CFF), est revenue sur les tensions budgétaires qui pèsent sur le secteur associatif, et les tensions réglementaires qui touchent en parallèle le secteur des fondations, hélas régulièrement soupçonné d’opacité. Elle s’est appuyée sur les conclusions d’une commission d’enquête sénatoriale menée au premier semestre 2026, qui a conduit environ 80 auditions, pour affirmer que le modèle français de mécénat, loin d’être défaillant, mérite d’être renforcé plutôt que réformé.
S’adressant au ministre, elle a chiffré à plus de 1 milliard d’euros par an les flux privés orientés vers l’intérêt général grâce au cadre fiscal incitatif actuel, dont elle demande la stabilité. Elle a aussi pointé une incohérence gouvernementale : le soutien affiché par Bercy aux fondations actionnaires se heurte en effet à un projet de décret, porté par le ministère de l’Intérieur, susceptible de freiner l’émergence de ce même modèle. Elle a appelé à un dialogue interministériel, condition selon elle d’une politique pluriannuelle cohérente de la générosité.
La démarchandisation, grille de lecture politique
Sur le fond politique, le député Boris Vallaud a posé le désaccord de fond avec le système économique dominant : pour lui, ce qu’il y a de plus intime en chacun de nous est devenu une marchandise, et l’ESS incarne la contradiction à cette logique.
Le député socialiste a proposé une lecture plus théorique de l’enjeu, avançant le concept de « démarchandisation » de l’économie comme fil rouge capable de relier les luttes sociales, écologiques et féministes. Il a aussi insisté sur le fait que l’ESS ne peut plus être traitée comme le « supplément d’âme » d’un système économique à bout de souffle, mais comme un espace où le profit cède la place à la lucrativité et où la gouvernance démocratique s’étend jusqu’à l’entreprise
Coopératives : la transmission, enjeu de souveraineté
Jérôme Saddier, président du Crédit Coopératif et de Coop FR, a recontextualisé le pacte Papin du point de vue des coopératives : la reprise en SCOP, a-t-il rappelé, doit devenir une solution choisie et non un réflexe de dernier recours, activé lorsque des salariés se retrouvent à engager leurs économies personnelles pour sauver une entreprise en difficulté.
Il a situé cet enjeu dans une problématique plus large de renouvellement générationnel, particulièrement aiguë dans les coopératives agricoles où le nombre de repreneurs se raréfie, ce qui fragilise directement selon lui la souveraineté alimentaire française. Il a toutefois précisé que les coopératives étaient « par nature » souveraines dans leurs décisions et qu’elles constituaient des instruments de souveraineté au service de la France en tant qu’acteurs favorisant l’activité économique locale et durable.
Hamon referme la soirée sur les trois transitions à venir
En clôture, Benoît Hamon, président d’ESS France, est revenu sur une annonce du ministre pour la conditionner. Saluant l’orange budgétaire « si elle se confirme dans les semaines qui viennent », il a immédiatement recadré l’enjeu : au-delà du programme 305, dédié au financement des têtes de réseau, c’est la soutenabilité de pans entiers du secteur associatif, sportif, culturel et sanitaire qui reste en question.
Reprenant l’alerte d’Éric Chenut, président de la FNMF, Benoît Hamon a notamment alerté sur les conséquences d’un transfert de charges de santé de 1,5 milliard d’euros vers les mutuelles et les complémentaires santé, transfert qu’il juge susceptible de dégrader l’accès aux soins et la couverture territoriale portée par les acteurs non lucratifs.
Benoît Hamon a ensuite annoncé l’organisation, en janvier prochain, d’une audition des candidats à l’élection présidentielle sur leurs programmes ESS. Sa formule de clôture résume l’enjeu structurel de l’année qui s’ouvre : aucun candidat, selon lui, ne pourra revendiquer de crédibilité sur la transition écologique, la transition numérique ou la transition démographique sans intégrer un volet ESS conséquent à son programme, ces trois transformations appelant mécaniquement à un poids accru des entreprises de l’ESS dans l’économie française.


