La réforme devait sauver une filière textile à bout de souffle, elle pourrait au contraire l’achever. C’est du moins ce que pense une partie de l’économie sociale et solidaire, à quelques semaines de la publication du nouveau cahier des charges de la filière à Responsabilité Élargie du Producteur (REP) textile par le ministère de la Transition écologique.
Les organisations du réemploi solidaire montent au front. Réunies au sein de l’Union pour le réemploi solidaire, elles dénoncent un texte qui, selon elles, risque de fragiliser gravement les acteurs historiques de la collecte, du tri et de la seconde main de proximité. Une inquiétude relayée avec force par ESS France, dont le président, Benoît Hamon, parle d’une menace directe contre la « solidarité textile ».
L’alerte intervient dans un contexte déjà explosif. Depuis deux ans, la filière du textile usagé traverse une crise majeure : effondrement des débouchés internationaux, saturation des marchés de seconde main, qualité dégradée des vêtements issus de la fast fashion, explosion des volumes collectés, tensions financières des opérateurs historiques. Une crise qui a éclaté au grand jour lorsque le réseau du Relais, acteur emblématique du mouvement Emmaüs, a suspendu temporairement une partie de ses collectes, dénonçant un modèle économique devenu intenable.
Une réforme pour réparer… ou déstabiliser ?
Sur le papier, la réforme poursuivie par le gouvernement vise pourtant un objectif consensuel : adapter la filière REP textile aux réalités industrielles et écologiques contemporaines, en augmentant les volumes de réemploi et de recyclage, tout en responsabilisant davantage les producteurs. La REP repose sur un principe simple : les entreprises qui mettent des textiles sur le marché financent leur fin de vie via un éco-organisme chargé de soutenir la collecte, le tri, la réparation, le réemploi et le recyclage. En France, cette mission est aujourd’hui assurée par Refashion (lire sur Mediatico).
Mais pour les structures de l’ESS, le projet de cahier des charges prend une direction dangereuse : au lieu de s’attaquer aux causes profondes de la crise — notamment l’ultra fast fashion et la surproduction textile — il ferait peser l’effort sur ceux qui assurent déjà le gros du travail de réemploi.
Car ce sont aujourd’hui les organisations solidaires qui portent la filière à bout de bras : elles collecteraient environ 75 % des textiles usagés en France et en réemploieraient la moitié, soit l’un des meilleurs niveaux de performance environnementale de toutes les filières REP, selon leurs représentants.
Première ligne rouge : la bureaucratisation des associations
Mais, premier sujet de crispation : l’obligation envisagée pour toute structure collectant des textiles usagés de conventionner avec l’éco-organisme et de déclarer précisément ses tonnages. Pour les acteurs du terrain, cette mesure risque de marginaliser des centaines de petites structures locales, souvent bénévoles, dont l’objet n’est pas la gestion administrative d’une filière industrielle mais l’aide aux publics précaires.
Les associations dénoncent une forme de « bureaucratisation » du réemploi solidaire, incompatible avec les réalités opérationnelles de nombreuses recycleries, vestiboutiques, associations caritatives ou ressourceries textiles.
L’Union pour le réemploi solidaire plaide ainsi pour une distinction : seules les structures bénéficiant effectivement d’un soutien financier de la REP devraient être soumises à des obligations de contractualisation et de traçabilité.
La peur d’une concurrence frontale avec l’éco-organisme
Autre point explosif : le rôle accru que pourrait jouer l’éco-organisme Refashion lui-même dans la collecte. Dans le secteur, certains redoutent qu’une collecte davantage pilotée par appels d’offres industriels détourne les meilleurs gisements textiles des structures de proximité.
En clair : les acteurs historiques de l’ESS pourraient voir partir une partie des vêtements les plus valorisables, qui permettent aujourd’hui d’équilibrer économiquement leurs activités.
Le sujet est sensible, car le modèle du réemploi repose précisément sur un équilibre fragile : quelques vêtements revendables permettent de financer le traitement de volumes bien plus importants, souvent peu valorisables. Les représentants du réemploi solidaire réclament donc des garde-fous : critères sociaux, ancrage territorial, collecte préservante, maintien des emplois locaux et priorité aux circuits de proximité.
« L’écrémage » des meilleurs textiles, ou l’équation impossible pour l’ESS
Enfin, et c’est probablement le point le plus conflictuel de la réforme, les organisations de l’ESS accusent certains metteurs en marché — autrement dit les marques et distributeurs — de vouloir développer leur propre activité de seconde main en ne récupérant que les pièces les plus rentables : vêtements récents, peu abîmés, facilement revendables.
Cette pratique, qualifiée « d’écrémage » par les acteurs du secteur, reviendrait à laisser aux structures solidaires les textiles les plus difficiles à valoriser, tout en privant leur modèle économique de sa principale source d’équilibre.
Pour les défenseurs du réemploi solidaire, le risque est systémique : sans ces gisements à forte valeur, une partie des activités locales de collecte, d’insertion et de redistribution pourrait devenir économiquement impossible.
Une réforme accusée d’ignorer le vrai problème : la fast fashion
En filigrane, une critique revient sans cesse : le gouvernement ciblerait les conséquences plutôt que les causes. Or, depuis plusieurs années, les acteurs du secteur dénoncent l’impact d’une industrie textile mondialisée qui inonde le marché français de vêtements peu durables, très bon marché et souvent impossibles à revendre en seconde main. La montée en puissance de plateformes d’ultra fast fashion comme Shein cristallise particulièrement les tensions dans l’ESS (lire sur Mediatico).
« Cette réforme vise-t-elle la mort de la solidarité textile ? », interroge frontalement Benoît Hamon, qui estime que l’État « passe à côté du sujet » en privilégiant un recyclage industriel « qui n’a pas fait ses preuves depuis vingt ans » plutôt qu’un soutien massif au réemploi de proximité. Le président d’ESS France dénonce aussi un déficit de concertation, affirmant que le ministère n’aurait ni répondu aux courriers adressés par le secteur ni reçu l’Union pour le réemploi solidaire durant l’élaboration du texte. Une absence de dialogue qu’il compare, non sans provocation, à une réforme de l’aéronautique menée « sans consulter Airbus ».
Alors que le gouvernement promet une réforme capable de rendre la filière plus robuste, les acteurs du terrain craignent au contraire qu’elle ne précipite l’affaiblissement de ceux qui, depuis près de 80 ans, donnent une seconde vie aux vêtements. Et souvent une seconde chance dans l’emploi et dans la vie à ceux qui les collectent, les trient ou les revendent.



