Un été de coupes budgétaires décidées sans préavis, des colonies de vacances en danger de disparition pour les familles les plus modestes, des structures associatives historiques mises à terre du jour au lendemain : la rentrée de l’économie sociale et solidaire s’ouvre sur un constat de fragilisation.
Invité de ESS On Air, David Cluzeau, président de l’Union des employeurs de l’économie sociale (UDES) et directeur général d’Hexopée, refuse pourtant le registre du renoncement. Sa réponse tient en une stratégie : transformer le poids économique réel de l’ESS en un poids politique effectif, avant l’échéance présidentielle de 2027.
Les colonies de vacances en danger
Le point de départ de l’émission est le chiffre que David Cluzeau assume comme le plus marquant de l’été : le nombre d’enfants qui partent en colonies de vacances a été divisé par trois par rapport au pic historique du secteur, qui était de 4 millions d’enfants, tandis que le prix d’un séjour a doublé en vingt ans.
Une partie de la hausse des tarifs s’explique par l’inflation et par la nécessité d’adapter les infrastructures au réchauffement climatique — rénovation des locaux, replantation d’espaces extérieurs, refonte du rythme des activités. Mais une autre partie, plus structurelle, inquiète davantage le président de l’Udes : l’émergence d’une offre premium, qui n’a rien de critiquable en soi, mais qui déplace le curseur du secteur. « Ce sont des colonies qui ne sont plus accessibles à l’ensemble de la population », résume-t-il, rappelant que les colonies de vacances se sont fondées, dans la mouvance du Front populaire de 1936, sur l’idée d’une « proposition d’accès aux loisirs à tous ».
David Cluzeau refuse de choisir entre deux lectures de la crise, la baisse du pouvoir d’achat des familles modestes et la disparition du brassage social. Car les deux sont liées mécaniquement, selon lui : « Si les familles modestes ne peuvent plus partir en vacances, le brassage, par nature, est impossible. » Mais il rappelle l’abandon budgétaire du plan « Colo apprenante », lancé par l’Etat au sortir du Covid : « Ces lignes budgétaires ont été abandonnées. Les colonies de vacances, budgétairement, aujourd’hui, sont en danger. »
L’état d’esprit des dirigeants de l’ESS à la rentrée
Le cas de la MJC de Monteux, dans le Vaucluse, dont la subvention municipale a été réduite de 90 % cet été, sert de révélateur à un phénomène plus large que le président de l’Udes refuse de banaliser en simple accident conjoncturel. Il souligne d’abord que l’argent retiré répond à de réels choix politiques : « Les crédits n’ont pas disparu, ils ont été redéployés. »
Au-delà de ce cas singulier, il décrit un mouvement de désengagement de l’État vers les collectivités territoriales, puis des collectivités vers les associations, qui prend selon lui un tour préoccupant : « Il y a une dépression du financement des associations par des effets qu’on aurait pu croire conjoncturels, mais qui malheureusement commence à prendre un caractère structurel, un peu, voire extrêmement inquiétant. »
Interrogé sur l’état d’esprit des dirigeants de l’ESS à la rentrée, David Cluzeau écarte le défaitisme mais pas l’inquiétude, et il relie explicitement la crise budgétaire à une crise institutionnelle plus large : « Je ne pense pas que ce soit dans les gènes de l’économie sociale et solidaire d’être défaitiste. […] Mais au-delà de la crise budgétaire, il y a une crise plus profonde qui aujourd’hui affecte le pays, qui est la crise démocratique », celle de l’incapacité du Parlement à trancher.
Sa formule résume tout le climat budgétaire du secteur depuis deux ans : « On est dans une politique de rabot, une politique de petits pas, une politique de non-choix. »
Peser pour exister : la bataille de représentativité de l’Udes
Face à ce rapport de force défavorable, David Cluzeau mise sur la structuration patronale. Le rapport d’activité 2025 de l’Udes, paru début août, affiche un indicateur qu’il revendique comme un point de bascule : 315 sièges obtenus aux conseils de prud’hommes, une progression de 70 % par rapport au mandat précédent, plaçant l’Udes en troisième position patronale derrière le Medef et la CPME.
« Ce que dit cette progression, c’est que l’on commence à situer l’Udes, en tant qu’organisation patronale de l’économie sociale et solidaire, au juste niveau qui est le sien », précise-t-il, avant d’ajouter que cette sphère prud’homale reste insuffisante à elle seule.
C’est ce constat qui motive l’ouverture, annoncée à la rentrée, de l’adhésion directe à l’Udes pour les entreprises de l’ESS. Le président de l’Udes en pose l’enjeu sans détour : « La question de l’adhésion à l’Udes, c’est la question de la transformation de l’essai. » Il justifie ce changement de modèle par la nécessité de constituer, selon ses mots, « la maison commune des entreprises de l’ESS pour assurer une représentation des employeurs qui soit à la fois lisible, visible, et qui pèse à la hauteur de ce qu’est l’économie sociale et solidaire dans l’économie française ».
L’objectif chiffré est précis : l’Udes revendique aujourd’hui 6,3 % d’adhésion directe parmi les entreprises françaises du secteur, pour un seuil symbolique fixé à 8 % dans le dialogue social — la prochaine étape avant l’échéance de représentativité patronale de 2029.
Marine Le Pen, une ligne rouge sans stratégie arrêtée
Sur la question qui fâche, celle d’une éventuelle discussion avec un exécutif dirigé par Marine Le Pen en 2027, David Cluzeau refuse de trancher au nom de l’Udes, l’union n’ayant pas encore arbitré collectivement la question.
Il pose néanmoins un cadre de valeurs qu’il présente comme non négociable : « La préférence nationale est une ligne rouge pour les acteurs de l’économie sociale et solidaire. » Il justifie cette hostilité par les intentions déjà exprimées par le Rassemblement national à l’égard des instances du secteur : « Dans les propos des représentants du Rassemblement national, il y a la volonté de supprimer le Conseil supérieur de l’ESS, de s’interroger sur l’existence et la légitimité d’ESS France. […] On ne peut pas dire que nous ayons en face de nous des gens qui aient envie de discuter, puisque leur première intention, c’est de nous faire disparaître. »
Un budget national, condition de tout le reste
Interrogé sur l’avertissement du Premier ministre Sébastien Lecornu, qui a averti les parlementaires qu’un défaut d’adoption du budget 2027 conduirait au « désordre », David Cluzeau refuse le pronostic mais en confirme l’enjeu pour le secteur : « Si aucun budget n’était adopté pour la troisième année consécutive, et qu’on soit soumis au régime d’une loi spéciale qui pourrait durer plus longtemps, ce serait catastrophique pour le secteur de l’économie sociale et solidaire, mais également pour un grand nombre d’entreprises privées qui s’appuient sur la mise en œuvre de politiques publiques. »
À l’occasion de la rentrée d’ESS France, le message qu’il entend porter dépassera donc le registre de la résistance budgétaire : « Nous ne sommes pas une économie à côté, mais une part pleine et entière de l’économie, et nous aurons la responsabilité collective de porter fortement cette idée : que l’ESS, c’est l’économie en mieux. »
À quelques mois d’une séquence budgétaire tendue et d’une élection présidentielle où la question de la préférence nationale s’annonce comme un clivage structurant pour le secteur, cette bataille de représentativité patronale pourrait bien peser autant que les arbitrages sur les PTCE ou les colonies de vacances eux-mêmes.


