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Solidarités et santé : le secteur non lucratif lance la mobilisation nationale

Plus de cinquante organisations, associations, employeurs et une organisation syndicale, lancent du 12 au 17 octobre la mobilisation « Et si nous arrêtions vraiment ? ». Leur constat : à force d’encaisser les baisses de financement, le secteur a déjà commencé à fermer des services. Un modèle de réponse publique aux besoins de la société est en train de basculer, sans débat.

Pendant des années, les associations des solidarités et de la santé ont tenu. Elles ont encaissé le Covid, l’inflation, les gels de subventions, les accords salariaux signés par l’État mais jamais compensés. Elles ont encaissé, jusqu’à ce que l’encaissement ne soit vraiment plus possible. Réunis ce 8 octobre en conférence de presse, à l’ouverture des débats budgétaires sur le projet de loi de finances 2027 et à quelques mois de l’élection présidentielle, les porte-parole du collectif ont posé un diagnostic commun : l’absorption est terminée.

« Pour l’instant, nous avons absorbé les baisses de financement. Nous avons même absorbé les remises en cause régulières dont nous sommes l’objet », a rappelé Daniel Goldberg, président de l’Uniopss, évoquant en filigrane la dernière une du JDD, avant de trancher : « il est temps de dire que cela suffit ». Ce qui est en jeu, selon lui, dépasse les budgets : c’est « la qualité même des accompagnements », la capacité d’agir des associations au service des Français et, « au fond, l’objet même » pour lequel elles ont été créées. Il décrit ces structures comme « une forme de ciment de la solidarité nationale et de l’égalité d’accès aux droits ».

Le paradoxe de la résilience : plus le secteur tient, moins le problème se voit

Les chiffres de la dernière enquête de la Fédération des acteurs de la solidarité (FAS), présentés par son président Pascal Brice, donnent l’ampleur du phénomène. Soixante-dix-sept pour cent des associations de solidarité constatent une baisse de leur financement, et quatre sur cinq anticipent une dégradation dans les douze mois. Une sur trois est menacée de disparition à court terme faute de trésorerie. Surtout, 45 % ont dû réduire ou supprimer des dispositifs en 2025. « Cela ne s’était jamais produit en 70 ans », a insisté Pascal Brice.

Cette érosion est d’autant plus difficile à combattre qu’elle est discrète. Pascal Brice la décrit comme « ce côté sournois et silencieux » de ce qu’il qualifie d’« attrition des politiques publiques » : on ne réduit pas les budgets de 50 %, on les rabote de 5 à 10 % chaque année, sans compenser les charges. D’où le choix de rendre aujourd’hui visible ce qui se joue en silence. Daniel Goldberg parle d’un « paradoxe de la résilience » : à force d’absorber, le secteur est passé « de la théorie à la pratique », en diminuant des activités, voire en supprimant des services entiers.

Un secteur économique, pas une variable d’ajustement

Daniel Goldberg a voulu rappeler que ce « nous » est aussi un acteur économique. Selon l’étude rendue publique ces dernières semaines, les associations des solidarités et de la santé pèsent deux points de PIB et 1,3 million d’emplois non délocalisables, dans près de 40 000 établissements et services. Un poids plus important que d’autres secteurs économiques, comme celui de la pêche auquel le gouvernement est venu en aide récemment. Ces associations assurent plus de la moitié des heures d’aide médico-sociale à domicile, 80 % des établissements de protection de l’enfance et 85 % de ceux qui accompagnent des personnes handicapées.

Jérôme Perrin, directeur du développement et de la qualité de l’ADMR, donne une autre échelle de comparaison : ses 82 000 salariés représentent, dit-il, deux fois les effectifs de Renault France ! Mais la question qu’il pose dépasse celle de l’emploi : « Si nous arrêtons, qui prendra le relais pour accompagner 500 000 personnes âgées » là où il n’existe souvent aucune alternative ?

Des obligations décidées d’en haut, des financements qui ne suivent pas

Le cœur de la démonstration tient dans cet écart entre les missions confiées et les moyens versés. Marc Dixneuf, directeur général d’AIDES, l’a illustré par son propre cas : le Ségur non financé coûte 1,5 million d’euros par an à son association, et la direction générale de la Santé a divisé sa subvention par deux. Résultat, un plan de sauvegarde de l’emploi, 55 postes supprimés et des lieux fermés à Reims, Angers, Lorient ou Perpignan. « Nous, on a déjà arrêté, en fait », a-t-il lancé. Dans sa voix, de la colère.

Gaël Escaffre, directeur général de l’Essor, a décrit le même étau en protection de l’enfance : des réserves financières reprises par les financeurs, un budget 2026 réduit de 60 000 euros sans prise en compte de l’inflation, et des budgets notifiés neuf mois après le début de l’exercice. 

Dans la petite enfance, Edwige Jabelin, trésorière de la Fédération nationale des associations pour la petite enfance, a cité la Fondation Œuvre Croix Saint-Simon, plus de cent ans d’existence, aujourd’hui en liquidation judiciaire, comme Mediatico l’a raconté le 14 septembre [lire l’article]. Ses 36 crèches parisiennes, soit 1 700 places, sont suspendues à la décision du tribunal de commerce, qui ne s’est pas encore prononcé sur les offres de reprise. Mais une quinzaine de crèches n’ont pas fait l’objet, à ce jour, de signes d’intérêt. « Même des grosses fondations peuvent tomber », a-t-elle prévenu.

Daniel Goldberg a élargi le constat aux décisions de politique publique elles-mêmes : l’assujettissement du secteur à la taxe d’apprentissage dans le PLF 2026, soit 225 millions d’euros en année pleine sans compensation, ou l’accompagnement de 90 millions d’euros sur quatre ans promis pour la réforme Séraphin-PH, qui ne figure plus dans le PLFSS 2027. Même les bonnes décisions deviennent intenables : un quart des structures non lucratives a moins de 45 jours d’avance d’exploitation, et 10 % moins de six jours ! Or, rappelle-t-il, « nous n’avons pas d’actionnaires qui apportent de l’argent frais ».

Le report de charge sur les personnes et leurs proches

Quand une structure ferme ou réduit son offre, la charge ne disparaît pas : elle se déplace. Hélène Vallantin-Dulac, vice-présidente d’APF France handicap, l’a montré à partir de ce que vit son association, qui accueille et accompagne 50 000 personnes avec 15 000 salariés dans plus de 500 structures. Son dispositif d’accompagnement juridique a reçu plus de 16 000 sollicitations, révélatrices d’un « parcours du combattant » : complément de ressources supprimé, plan d’aide divisé par deux, droits bafoués. Le handicap est déjà, a-t-elle rappelé, le premier motif de saisine du Défenseur des droits pour la neuvième année consécutive. Arrêter, a-t-elle expliqué, ce serait « laisser davantage les personnes seules face à des situations qu’elles ne sont pas toujours en mesure de résoudre », avec un transfert vers leurs proches ou vers des services publics déjà sous tension. Pour l’association, le rôle n’est pas de faire à la place des personnes, mais de leur donner les moyens d’exercer leurs droits.

Même mécanisme dans l’aide à domicile, où le déficit de financement des structures finit dans le portefeuille des bénéficiaires. Jérôme Perrin évoque un reste à charge moyen d’environ neuf euros de l’heure, soit, pour une retraite moyenne de 1 500 euros, un cinquième du budget consacré aux gestes essentiels du quotidien. « Il y aura ceux qui pourront se le payer et puis ceux qui ne pourront plus se le payer », a-t-il averti. Il a aussi cité un projet de décret qui alourdirait encore ce reste à charge, au nom d’une économie sur l’APA.

Pour Daniel Goldberg, c’est tout l’enjeu : l’affaissement du secteur non lucratif conduirait à un changement structurel de la réponse publique, au profit de ceux qui ont les moyens de payer et qui vivent au bon endroit.

La liste des formes de mobilisation : des actions multiples, pensées pour ne pas pénaliser les publics

Des mobilisations devant les préfectures ou les conseils départementaux, le secteur en a déjà connu. Celle-ci diffère sur deux points, selon Daniel Goldberg : elle est intersectorielle, là où chaque champ se mobilisait jusqu’ici séparément, et elle réunit pour la première fois, à sa connaissance, des associations gestionnaires, des représentants d’employeurs (Udes, Nexem) et une organisation syndicale, la CFDT Santé Sociaux. 

Le mouvement déborde même le seul champ des solidarités et de la santé : Tarek Daher, directeur général d’Emmaüs, a été élu jeudi dernier président du Mouvement associatif. Pour Daniel Goldberg, cette élection illustre « cette conjonction de mouvements » dans la culture, l’éducation populaire ou le sport, tous confrontés à la remise en cause des associations.

Les formes d’action traduisent la contrainte du secteur : on ne ferme pas une crèche ou un service à domicile comme on débraie dans une usine. Messages d’absence automatiques, banderoles, courriers aux parlementaires, « grève de la bureaucratie » consistant à ne plus répondre aux enquêtes et demandes administratives, arrêts d’activité là où c’est possible. 

À Lille, a raconté Pascal Brice, des associations feront même la quête devant la préfecture pour le préfet (!), afin que celui-ci puisse disposer des financements nécessaires à son territoire. Daniel Goldberg a aussi évoqué des conseils d’administration d’associations prêtes à nommer un ministre au poste de trésorier de leur association. Pour dire que personne ne peut les accuser de mal gérer l’argent public.

Les rendez-vous publics sont annoncés à Bourges le 13 octobre, à Paris le 15 octobre à midi devant l’Assemblée nationale, dans plusieurs villes des Hauts-de-France le 15, à Lyon place de la Comédie et à Caen le 16. Une pétition est ouverte aux citoyens. Le collectif formule quatre demandes : garantir aux associations les moyens de mettre en œuvre les politiques publiques que l’État et les départements affichent, cesser les décisions à impact budgétaire non mesurées ni compensées, considérer les solidarités comme des soins essentiels, et reconnaître la valeur du travail des professionnels.

Neutralité, libertés associatives : la bataille est aussi politique

Interrogé par Mediatico sur le choix du moment et sur la suite, avec la présidentielle en ligne de mire, Pascal Brice a répondu que le secteur, qui sortait de soixante-dix ans de progression continue des politiques de solidarité, avait mis du temps à mesurer que l’époque avait changé. La Fédération des acteurs de la solidarité tiendra son congrès national en janvier à Marseille et interpellera les candidats. Daniel Goldberg a fixé l’horizon : « la France de 2032 » se dessine maintenant.

La question des libertés associatives a aussi traversé la conférence, après la une du JDD suggérant que les associations engloutiraient 60 milliards d’euros par an à l’État, un total qui agrège subventions, prestations de services et défiscalisation… Les intervenants y ont lu une contestation de la légitimité même de leur action, après la campagne de presse qui avait visé APF France handicap il y a quelques mois. 

Daniel Goldberg a répondu que les associations n’interviendraient pas de manière partisane, mais ne seraient pas neutres sur les droits fondamentaux. Marc Dixneuf a poussé plus loin : « Nous ne sommes pas des organisations partisanes, mais nous sommes des organisations politiques », puisque dire les besoins sociaux et comment y répondre, c’est faire de la politique. Il a replacé cette tension dans la durée, depuis le contrat d’engagement républicain de la loi de 2021, et noté que « Depuis plusieurs années, on a affaire à des murs » côté pouvoirs publics.

Ce que cette mobilisation met sur la table

Derrière le slogan, le collectif ne menace pas de tout arrêter : il montre ce qui s’arrête déjà. La vraie question, que Daniel Goldberg adresse à celles et ceux qui aspirent aux plus hautes responsabilités, est celle du modèle : l’État compte-t-il encore sur les associations pour mettre en œuvre les politiques de solidarité, avec une trajectoire de financement à la hauteur, ou accepte-t-il un changement de modèle qui se déroule « à bas bruit » ? 

Sur ce choix, qui engage la commande publique, la protection des plus fragiles et l’avenir de 1,3 million d’emplois, les programmes de 2027 devront répondre.

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