« J’ai tellement hâte de voir le blocus » ! Sur le chemin du lycée, trois filles rigolent ce lundi matin. Il y a dans l’air un petit parfum de transgression. Allez viens, on s’encanaille. On va montrer qu’on existe. Et surtout, qu’on a des choses à dire ! La génération d’avant n’a qu’à bien se tenir.
Changement de lieu. À l’entrée de la fac – mon tiers-lieu Césure -, le blocus vient de s’installer. Sur le drap encore blanc posé au sol, le slogan prend forme et rime : « Paris I, en soutien aux lycéens ». Les étudiants prennent le relais. La contestation s’étend. La génération 15-25 ans a pris l’initiative, elle incarne désormais toute une frange de la société en colère. Même les syndicats de travailleurs les rejoignent.
Changement d’ambiance. Jeudi dernier, place de la Bastille, j’ai été nassé. Avec les lycéens et leurs parents, venus faire cordon de protection. Une fois sur place, surprise : impossible de ressortir par la rue de Lyon, la rue de la Roquette, la rue Saint-Antoine ou le boulevard Henri IV. De toutes parts autour de la place, le même slogan dans la voix des ados : « On – veut – sor – tir ! »
Mais nous sommes pris dans la nasse, prisonniers d’un rassemblement que l’on ne peut plus quitter. Les cordons de police sont serrés, les esprits s’échauffent. Une seule issue est possible : le terre-plein central du boulevard Richard-Lenoir, ouvert au compte-gouttes, par petits groupes de vingt personnes, pour éviter tout débordement dans les rues adjacentes. De quoi exaspérer même les plus calmes, en cette journée où 71 500 lycéens et étudiants manifestaient dans toute la France, dont 24 500 à Paris, selon le ministère de l’Intérieur.
Des revendications scolaires, une réponse policière
Et voilà que, place de la Bastille, deux policiers maîtrisent un manifestant vêtu d’un survêtement clair. Ils l’amènent au sol. Lors de l’intervention, l’un d’eux lui donne un coup de genou au visage. Une enquête est ouverte. Encore une ! Pas moins de vingt-quatre enquêtes sont désormais ouvertes par l’IGPN, la « police des polices », sur les agissements des policiers depuis le début de ce mouvement qui a déjà donné lieu à plus de 6 000 interpellations, essentiellement de mineur.es, selon le ministère de l’Intérieur.
« La politique agressive de la police contre la jeunesse n’a jamais connu une telle ampleur, on n’a jamais eu autant de mutilés. C’est spectaculaire », affirme Sébastien Roché, sociologue, spécialiste des questions de police et directeur de recherche au CNRS, interrogé par notre confrère Vert, le média.
Le vrai sujet : l’ordre a remplacé le dialogue
Dans les événements des derniers jours, ce qui me frappe d’abord, c’est le rapport de forces. Des adolescents en première ligne, face à des casques, des boucliers, des LBD et des grenades de désencerclement. Leurs revendications n’ont rien d’extravagant : l’état des locaux, les programmes, le sous-investissement, le manque de professeurs, l’aspiration à un avenir meilleur que celui qu’on leur donne à entrevoir. Mais la réponse qu’ils reçoivent est d’abord sécuritaire. Ce n’est pas acceptable.
Depuis des années, les ministres de l’Intérieur successifs ont alimenté l’escalade sécuritaire au nom du terrorisme, du grand banditisme ou de la lutte contre les trafics. Et les moyens ont suivi, votés par le Parlement. Résultat sur les lycéens : des yeux éborgnés, des mâchoires brisées, des étranglements au genou, une main arrachée… Pour beaucoup de ces jeunes, leur première expérience de la conscience politique est particulièrement brutale. En tant que parent, comment l’accepter ?
Mais le véritable sujet, c’est la démocratie. Depuis dix ans, l’exécutif traite le malaise social et les inégalités comme du bruit de fond, sans écoute ni considération. Aujourd’hui encore, les lycéens réclament de la justice, on leur oppose de l’ordre. Mais l’ordre obtenu sans dialogue ne résoudra jamais la colère.
Les corps intermédiaires, premiers absents du dialogue
Nos jeunes ne manquent pourtant pas de relais potentiels. Des associations travaillent chaque jour sur le terrain, dans les quartiers, dans les lycées, à leur donner de la voix. L’association Trouve Ta Voix, par exemple, s’est choisi un slogan qui résume le pari : « Chaque jeune a une voix et cette voix compte ». Depuis 2018, Trouve Ta Voix aide ainsi les jeunes à révéler leur potentiel, à prendre leur place dans la société, à préparer leur insertion professionnelle en leur donnant les clés de la prise de parole. Que la rue doive aujourd’hui prendre le relais dit l’essentiel : la parole des jeunes existe, elle compte, ele est construite. C’est le canal pour recevoir cette parole qui est bouché.
Le soir même de la nasse à Bastille, lors de la rentrée politique du Mouvement associatif, Arnaud Tiercelin mettait des mots sur ce décalage. Directeur au CNAJEP, réseau des mouvements de jeunesse et d’éducation populaire, il constate « un gouvernement qui n’est pas à notre écoute » alors que « nos associations contribuent au vivre ensemble et à la démocratie ». Pour lui, le temps libre est « un enjeu d’émancipation, de citoyenneté » et nécessite « une véritable ambition publique ». Mais il pointe une fragilité : « la faible de visibilité des mouvements de jeunesse ». Ceux qui accompagnent les jeunes hors de l’école sont en effet les moins audibles au moment où la jeunesse fait irruption dans la rue.
À six mois de la présidentielle
Ce que réclament ces lycéens est simple : plus d’écoute, plus de justice sociale, moins d’inégalités, plus d’investissement dans l’éducation. C’est aussi ce que portent au quotidien les associations et les acteurs de l’économie sociale et solidaire, et avec eux les autres corps intermédiaires, qui jouent le rôle d’amortisseurs de la démocratie, en transformant les colères en propositions. Et quand ils sont tenus à l’écart, d’autres occupent le terrain. Le syndicat Solidaires étudiant-e-s l’affirme : « Le mouvement social lycéen et étudiant doit être le début d’un large mouvement social ».
À six mois de l’élection présidentielle, ce mouvement nous apporte des enseignements très clairs. Nous ne pouvons pas accepter des programmes politiques qui font de la surenchère sécuritaire leur seule réponse. Ni ceux qui déconsidèrent la parole des citoyens. Ni ceux qui voudraient couper les ailes – ou les budgets – des acteurs de la société civile qui défendent la citoyenneté.
À l’évidence, ne pas inclure les corps intermédiaires dans le dialogue politique est une garantie d’échec. Et un pays qui fragilise ses corps intermédiaires et qui nasse sa jeunesse prépare des lendemains difficiles. Il faudra s’en souvenir, bulletin de vote à l’appui.
(Photo : © Mediatico 2026)




