Le marché de la seconde main affiche une croissance spectaculaire. Il pèse aujourd’hui 14 milliards d’euros en France, un chiffre qui a doublé entre 2019 et 2024 (source Xerfi). Désormais, 74 % des Français déclarent avoir acheté ou vendu un produit d’occasion dans l’année (Ifop-Vertone, 2025). A commencer par des produits textile.
Mais cette croissance ne profite pas à ceux qui l’ont inventée, constate Oxfam France, dans son premier rapport sur le sujet intitulé : « Seconde main : le réemploi solidaire, la seconde chance de la mode ». Et cette dynamique de captation du marché par les acteurs lucratifs se rejoue, presque au même moment, dans un tout autre secteur, celui du reconditionné informatique.
Qui capte la valeur du réemploi textile ?
Mais toutes les secondes mains ne se valent pas. Le rapport d’Oxfam part d’un constat simple : six vêtements d’occasion sur dix passent désormais par des circuits lucratifs : des plateformes numériques, des friperies commerciales, des corners de seconde main mises en place par les enseignes de fast fashion…
Or l’impact de ces circuits diverge radicalement de celui des structures solidaires historiques. Acheter sur une plateforme de revente en ligne émet jusqu’à cinq fois plus de CO2e qu’un achat en boutique solidaire. Un vêtement y coûte en moyenne 16,70 euros contre 3,40 euros en boutique associative, soit près de cinq fois moins cher. Un kilo de textile acheté en boutique solidaire émet jusqu’à 270 fois moins de CO2e qu’un kilo de neuf. Tout est à l’avenant.
Pour Eloïse Bazin, chargée de plaidoyer Mode durable et ESS d’Oxfam France, la nuance est essentielle : « Consommer de seconde main reste largement préférable à l’achat neuf. Mais acheter d’occasion auprès des associations, c’est encore mieux ! »
Le rapport va plus loin en posant le déséquilibre en termes de filière : « Les acteurs de la seconde main lucrative choisissent de capter aujourd’hui les vêtements de seconde main de meilleure qualité, laissant le reste de la collecte, du tri et la gestion des déchets aux acteurs de l’économie sociale et solidaire, qui croulent sous les quantités astronomiques de vêtements de mauvaise qualité, qui ne trouvent pas preneurs et font donc vaciller leur modèle économique. C’est une question politique de choisir quel modèle de seconde main nous voulons pour notre société. »
Les constats d’Oxfam
Le mécanisme décrit par Oxfam est le même, à des degrés divers, sur les trois circuits lucratifs examinés.
- Les plateformes numériques ubérisent la collecte, le tri et l’expédition, en les externalisant vers les particuliers, sans jamais chercher à réduire les volumes échangés : leur modèle repose au contraire sur la multiplication des transactions.
- Les friperies commerciales, elles, exportent le tri à l’étranger pour réduire leurs coûts et réimportent des balles de vêtements, jusqu’à 90 % de leurs stocks, un même vêtement pouvant être collecté, trié puis revendu dans trois pays différents.
- Quant aux enseignes de fast fashion, leurs corners de seconde main, présentés comme des gestes écologiques, servent avant tout à retenir le consommateur dans leur écosystème commercial.
Dans les trois cas, ce sont les textiles les plus valorisables — « la crème » — qui sont détournés des circuits solidaires, fragilisant le modèle économique des structures qui assuraient jusque-là la collecte, le tri, le réemploi et l’ancrage social, avec de la création d’emplois locaux assortie de formations et d’accompagnement social lorsque c’est nécessaire.
Sur LinkedIn, Maud Sarda, militante de la transition juste associée aux Licoornes et à Label Emmaüs via sa plateforme Label Emmaüs, prolonge le diagnostic jusqu’aux plateformes elles-mêmes. Elle cite l’ADEME et explique que dans 51 % des cas, les économies réalisées par les consommateurs grâce à la seconde main seraient réutilisées pour consommer davantage. Pour elle, les plateformes comme Vinted, en favorisant la revente plutôt que le don, contribueraient à assécher les dépôts des structures solidaires, sans rien leur proposer en contrepartie.
Fraude à la TVA sur le reconditionné
La même logique de captation traverse un secteur a priori très éloigné : celui des appareils numériques reconditionnés. L’État a signé mi-septembre, à Bercy, une charte de bonnes pratiques sur la vente d’appareils reconditionnés sur les places de marché.
Les organisations professionnelles signataires pointent des vendeurs, souvent basés hors d’Europe, qui dissimulent leur lieu d’établissement pour échapper à la TVA sur leur marge, un régime fiscal propre aux biens d’occasion qui ne taxe que l’écart entre le prix d’achat et le prix de revente. En ne la collectant pas, ces vendeurs afficheraient des prix inférieurs de 20 % à ceux des reconditionneurs français en règle. Un écart que les fédérations relient directement, dans un secteur aux marges déjà faibles, à des fermetures d’entreprises et à des suppressions d’emplois ces derniers mois.
Benoît Varin, président de RCube, et Laurent Lamoureux, président de SPARE, ont salué dans un communiqué conjoint « une première victoire dans notre lutte pour assainir le marché du reconditionné », estimant que « l’État pose des jalons essentiels pour contrer les pratiques déloyales de certains vendeurs, notamment extra-européens, qui pénalisent lourdement les reconditionneurs français et locaux ».
Le parallèle avec le textile est frappant : dans les deux cas, une réglementation ou une fiscalité pensée pour un modèle vertueux se retrouve contournée par des acteurs qui en captent les bénéfices commerciaux sans en assumer les contraintes.
Financer le réemploi solidaire : les leviers proposés
Pour Oxfam, cette direction prise par le marché de l’occasion n’a rien d’une fatalité : elle résulte de choix économiques et politiques, et peut donc être infléchie par d’autres choix. L’ONG appelle d’abord à réduire de 30 % les volumes de textile neuf mis sur le marché d’ici 2035, estimant que la seconde main ne pourra jamais compenser une production qui continue d’augmenter.
Elle demande ensuite un financement pérenne du réemploi solidaire, via l’affectation d’au moins 10 % des éco-contributions, cette contribution payée par les metteurs en marché pour financer la fin de vie de leurs produits. Ces sommes devraient être intégralement dépensées chaque année et réservées en priorité aux structures de l’ESS.
Oxfam plaide aussi pour une réforme de la gouvernance des filières à Responsabilité élargie des producteurs (REP), afin de mettre fin à ce qu’elle qualifie de conflit d’intérêt structurel : les producteurs et distributeurs de produits ne devraient pas piloter seuls un système censé réduire les déchets qu’ils génèrent eux-mêmes, aux côtés de l’État, des collectivités, des associations et des réseaux du réemploi solidaire.
Sur ce terrain du financement, la Fondation Crédit Mutuel Alliance Fédérale a choisi de se positionner directement aux côtés d’Oxfam France. Son président, Daniel Baal, qui préside également le Crédit Mutuel et le CIC, souligne que « si le réemploi est porté par les acteurs de l’économie sociale et solidaire, il porte alors une autre ambition : il réduit l’empreinte environnementale de nos achats, rend les vêtements accessibles au plus grand nombre, crée des emplois locaux non délocalisables et finance des missions d’intérêt général ».
Une ambition que la Fondation dit vouloir soutenir en finançant le déploiement de nouvelles boutiques de réemploi solidaire partout en France.
Le rapport d’Oxfam :
Seconde main : le réemploi solidaire, la seconde chance de la mode


