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Le Pape en France : une sainte visite, très politique

Cet édito n’est pas politiquement correct, sachez le. Mais en bon chrétien, j’assume : mea culpa. Il faut dire que plus d’un million de personnes en quatre jours pour acclamer le Pape en France, c’est fou ! Paris, Saint-Denis, Lourdes, Metz. 14.000 forces de l’ordre pour sa sécurité, c’est dingue ! Dès vendredi, un spectacle d’accueil à couper le souffle, rock chrétien, feux d’artifice, le sourire aux lèvres et la joie dans les yeux de 80.000 jeunes au Stade de France – rebaptisé Stade de « la » France – cela fait tellement du bien. Autant que la grande communion laïque des Jeux Olympiques, il y a deux ans.

Oui, mais voilà. Un léger malaise m’a saisi en voyant les chars antiques et leurs chevaux faire le tour du Stade de France sous l’acclamation du public. On se serait cru au Puy du Fou, en Vendée, chez Philippe de Villiers. Un malaise m’a saisi en observant la classe politique, celle qui pourrait s’unir demain autour de l’extrême droite, se presser pour s’afficher devant tant d’électeurs. Le malaise m’a saisi, enfin, en constatant que non seulement CNews, mais aussi TF1, France 2 et toutes nos chaînes d’information en continu retransmettaient, à l’unisson, le spectacle, la messe et le discours papal. Comme si rien d’autre n’existait plus.

J’aime la France laïque, celle qui accueille toutes les religions. J’aime la séparation des pouvoirs – entre l’Eglise et l’Etat ; entre exécutif, législatif et judiciaire ; entre le politique d’une part et les médias, les syndicats, les associations d’autre part – car les contre-pouvoirs donnent à la France de l’équilibre, grâce à la richesse de ses points de vue. Je n’entends aucunement faire ici le procès du Pape, ni celui de la foi de millions de Français, ni celui des dizaines de milliers de bénévoles d’associations catholiques qui s’engagent au service de leur prochain et qui sont l’un des piliers de l’économie sociale et solidaire. Mais il est difficile de regarder la visite de Leon XIV comme un simple pèlerinage, quand des candidats et certains réseaux s’en emparent.

Samedi, il ne manquait presque personne pour la messe de la place de la Concorde, à Paris : Édouard Philippe, Gabriel Attal, Bruno Retailleau, Marine Le Pen, Éric Zemmour, juste à côté de Jordan Bardella, Sébastien Lecornu, Nicolas Sarkozy… À sept mois de la présidentielle, avec des centaines de milliers d’électeurs rassemblés au même endroit, les candidats ne pouvaient pas laisser passer cette occasion. Et cela, même si le Pape ne leur dit pas ce qu’ils aimeraient entendre : il plaide pour l’accueil des migrants, défend une laïcité qui n’exclut pas la religion de l’espace public – pas même le voile -, et il redit son opposition à l’aide active à mourir, qui vient d’entrer dans la loi française. Pas grave, l’Élysée vaut bien une messe. 

Mais tout de même, trois points m’interrogent : la bataille culturelle, l’argent, les médias. Selon Le Canard enchaîné, le comité de pilotage parisien constitué par l’Eglise pour la venue du Pape a été investi par des proches des réseaux de Vincent Bolloré et Pierre-Edouard Stérin, ces deux milliardaires qui ont décidé de financer la bataille culturelle pour assurer la victoire de l’extrême droite aux prochaines élections. La croix géante du Stade de France et l’identité graphique de la visite en seraient la trace. Au moment où la Seine-Saint-Denis prépare des « cinéscénies » d’histoire populaire pour contre-balancer l’imaginaire de l’histoire française raconté par le Puy du Fou, l’arrivée du Pape au Stade de France, à Saint-Denis, tombait à point nommé !

Il y a aussi l’argent. La visite du Pape coûte 27 millions d’euros, mais qui va payer ? L’Église en assume l’essentiel, assure-t-elle, sans subvention de l’État ni du Vatican, et c’est tout à son honneur. L’État paiera pour la sécurité. Et la ville de Metz pour un écran géant à 250 000 euros, qui fait grincer des dents chez les laïques. Il reste 20 M€ à financer par l’Eglise, qui proviendront des quêtes durant les messes, de la vente des objets religieux ou touristiques, de la générosité du public via les QR codes, ainsi que des dons des fidèles sous diverses formes. Le diocèse de Paris a ainsi reçu un don d’un million d’euros d’un entrepreneur « pas connu du grand public ». Je n’ai rien contre la générosité. Mais à sept mois d’un scrutin majeur et au coeur d’une bataille culturelle et politique, la transparence sur qui finance quoi n’est pas une question hostile. C’est une question républicaine.

Enfin, en tant que journaliste, je m’interroge sur la couverture médiatique. Les chaînes de télévision (TF1/LCI, France Télévisions/franceinfo, BFMTV, CNews) ont déployé des dispositifs exceptionnels pour la visite du Pape Léon XIV, selon 20Minutes, avec près de quarante heures d’antenne, des émissions spéciales, près de 20 caméras par site, des motos, des hélicoptères, entre 50 et 80 personnes mobilisées selon les chaînes… « Sommes-nous revenus en 1904 ? Notre ligne éditoriale s’est-elle envolée ?”, interroge un salarié de longue date de France Télévisions, qui était « jusqu’à présent fier de notre ligne éditoriale qui défendait les valeurs de la République ».

D’ailleurs, en aurait-on fait autant pour un autre chef d’État, ou un autre chef religieux, qu’il soit juif, bouddhiste ou musulman ? Évidemment non. Voilà qui pose la question de notre identité et de nos valeurs, à sept mois de l’élection présidentielle. La France est-elle un pays catholique ou laïc ? La visite papale revêt-elle un caractère religieux ou simplement événementiel ? La spiritualité est-elle une liberté individuelle, ou un argument politique que l’on va scénariser ?

La meilleure réponse est sans doute celle du Pape, à Lourdes, où il a prié ainsi à la grotte miraculeuse de Massabielle : « Obtiens pour le peuple de France le don de la concorde fraternelle (…) Obtiens pour la France des dirigeants sages et généreux, prêts au sacrifice d’eux-mêmes, capables d’affronter les défis et voulant servir le bien commun ». Amen.

(Photo : © Mediatico / France Télévisions)

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