C’est fait, le Mouvement associatif a changé de président. Lors de la soirée de rentrée politique du mouvement, jeudi 8 octobre, Claire Thoury, devenue présidente du Conseil économique, social et environnemental (CESE), a passé le relais à Tarek Daher, délégué général d’Emmaüs France depuis trois ans. Deux discours, deux registres, un même constat : le monde associatif pèse lourd, mais il est pris en étau entre coupes budgétaires, attaques culturelles et réglementaires.
Un poids associatif considérable
Claire Thoury a ouvert son intervention par quelques chiffres qui pèsent lourd : 1,4 million d’associations en France, plus de 70 000 créations par an, 20 millions de bénévoles, près de 2 millions de salariés. Elle en tire une conviction : « nous sommes un mouvement social qui s’ignore », et le jour où il en prendra conscience, « ça va faire mal ».
Elle n’élude pas pour autant le constat d’impuissance au moins sur un point : cinq ans après avoir pris la tête du combat contre le Contrat d’engagement républicain, dit-elle, le texte est toujours là. Mais des collectifs émergent hors des associations – le mouvement lycéen en cours compris – qui auront besoin des corps intermédiaires comme le Mouvement associatif pour construire des débouchés politiques. Elle conclut sa prise de parole par un mot d’ordre emprunté à Simon Thirot, ancien secrétaire général du Mouvement associatif : « Faire association, ce n’est pas faire deux fois plus ; c’est rendre possible quelque chose qui ne l’était pas ».
Le diagnostic de Tarek Daher en trois temps
Tarek Daher, lui, a posé son diagnostic en trois temps. Financier d’abord : l’aide publique au développement, qui a déjà perdu 4 milliards d’euros en cinq ans, devrait perdre encore 2 milliards dans le projet de loi de finances 2027, dont 302 millions sur la seule solidarité liée au développement. Il a aussi évoqué des baisses sur le service civique, les 30 % d’associations qui ont moins de trois mois de trésorerie et les 70 % d’associations employeuses qui ont dû réduire leur activité faute de financements pérennes. Le président du mouvement Emmaüs raconte que son propre comité de direction a suivi une journée de formation sur la restructuration, le redressement et la liquidation judiciaire.
Diagnostic culturel ensuite : Tarek Daher dénonce une couverture médiatique sous emprise politique, où les coupes budgétaires sont devenues synonymes de rigueur. Il cite l’exemple de la région Pays de la Loire, où la liste de structures privées de financement tient sur une dizaine de pages.
Diagnostic réglementaire enfin, notamment avec le Contrat d’engagement républicain, que peu de candidats à l’élection présidentielle ont osé promettre de supprimer. Tarek Daher en tire une formule qui résume la dérive : l’association est censée être un levier d’action collective, mais elle devient pour certains un outil qui contraint et qui expose.
L’enjeu : de la défense sectorielle à la bataille de la conditionnalité
Tarek Daher rappelle que le Mouvement associatif a nommé dès 2024 l’extrême droite comme une menace pour l’action associative et citoyenne, à l’échelle municipale comme nationale, comme le confirment déjà les programmes électoraux.
Le défi des associations risque désormais d’être la conditionnalité : pouvoir être subventionné à condition de faire du tri dans ses publics, de rester politiquement neutre – ou muet -, ou encore de pratiquer la préférence nationale. En clair, être financé à condition de tordre son projet associatif initial et ses valeurs.
Face à ce risque immense pour le monde associatif, Tarek Daher met en avant les atouts du secteur : 120 milliards d’euros de budget, plus de 70 000 créations d’associations l’an dernier, 81 % des Français qui font confiance aux associations locales (étude Destin commun), un Français sur deux qui dit être ou avoir été bénévole, sept jeunes sur dix qui se sentent écoutés par le monde associatif (sondage Ipsos)… « Nous sommes aimés », résume-t-il, avant d’ajouter que le secteur porte aussi une vision du monde, de la démocratie et de la société.
Trois chantiers pour le mandat, un calendrier déjà fixé
Le nouveau président du Mouvement associatif a annoncé trois priorités pour son mandat : consolider le mouvement et ne rien laisser passer des attaques ; amplifier la portée de ses messages en mobilisant adhérents, coordinations et fédérations afin de reprendre la main sur le récit ; enfin, jouer collectif en faisant de la diversité du secteur une force.
Deux rendez-vous sont déjà calés : les vœux du Mouvement associatif le 19 janvier prochain, où seront présentées des propositions pour le monde associatif. Et un débat en mars, avec les candidats à la présidentielle sur leur vision du secteur.
Parmi les sujets qui seront portés à ces deux occasions, il cite la sanctuarisation des financements avec la Coalition générosités, la restauration pleine et entière des libertés associatives et la défense du concept de temps libre avec l’éducation populaire. Il inscrit aussi le mouvement dans les mobilisations sectorielles, à commencer par « Et si nous arrêtions vraiment ? » que lance cette semaine l’Uniopss.
Élargir l’alliance au-delà de l’entre-soi
C’est en clôture que Tarek Daher a donné la ligne la plus stratégique. Les échanges de la soirée ont convaincu, dit-il, que fragiliser l’un d’entre nous, c’est poser les bases pour fragiliser le suivant. Ces solidarités sont à élargir, sans donner l’impression de rester dans l’entre-soi, en allant chercher les bonnes volontés démocratiques qui partagent les valeurs du secteur.
Le moment serait propice : chaque secteur mesure l’urgence et reconnaît avoir besoin des autres, au terme d’une séquence qui a épuisé la société civile et tous les corps intermédiaires, dans un contexte d’État affaibli. « Le pays et le monde associatif ont besoin d’un mouvement associatif fort », a-t-il conclu, avant de lever son verre à la santé de Claire Thoury.




