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Le mauvais procès qui masque un vrai chantier : la robustesse de l’ESS

Mais quel mauvais procès ! Soixante milliards d’euros « engloutis » par les associations, titrait le JDD ce dimanche, chiffre à l’appui et commission d’enquête parlementaire en ligne de mire. Dans toute l’économie sociale et solidaire, c’est la bronca ! Car, évidemment, ce chiffre ne résiste pas à l’examen. 

Et pendant que la presse aux mains de l’extrême droite polémique sur un totem comptable, personne n’avance sur le vrai sujet de la rentrée : comment l’économie sociale et solidaire, prise en étau entre les injonctions politiques et budgétaires, peut-elle trouver de nouvelles marges de manœuvre, se donner les moyens de sa croissance, réparer le monde d’aujourd’hui et préparer le monde d’après ?

Le vrai coût n’est pas celui qu’on croit

Reprenons. Le JDD avance que 25 % des subventions de l’État iraient à l’immigration, l’asile et l’intégration. Mais selon le jaune budgétaire annexé au projet de loi de finances, l’État a versé 9,5 Md€ d’aides directes aux associations en 2024, dont 392 M€ relevant de cette politique. Soit 4 % du total, pas 25 %. 

Valérie Daher, directrice générale de la Break Poverty Foundation et co-présidente de l’IDAF, remet l’horloge à l’heure : les 60 Md€ cités par le JDD mélangent subventions, commande publique et manque à gagner via la défiscalisation des dons. Elle le redit encore une fois, puisqu’il le faut : « Les associations sont des opérateurs de services publics, pas des bénéficiaires ». Mais surtout, ça me rappelle un truc… Au collège, mon prof de maths me disait déjà de ne pas mélanger les choux et les carottes. Pas vous ? 

Autre chiffre indispensable pour recadrer le débat : l’impact économique direct et indirect des associations a été évalué en avril dernier à plus de 210 Md€ par le cabinet Astérès, soit 6 % du PIB. C’est l’équivalent du secteur de la construction. Qui n’est jamais soupçonné de siphonner l’argent public. 

Quant à la Cour des comptes, elle nous rappelle que l’ESS cumule 14 % de l’emploi privé, pour seulement 7 % des aides publiques allouées aux entreprises. Un déséquilibre que le Sénat avait aussi documenté en 2025, affirmant que l’État verse 211 Md€ d’aides publiques aux entreprises classiques pour soutenir la compétitivité. Et la compétitivité de l’ESS, on en parle ?

L’ESS, résiliente et fragile à la fois

Mais le plus inquiétant, c’est ce que ces chiffres ne disent pas. À savoir le véritable état de santé financière du secteur de l’économie sociale et solidaire, composé à 80 % d’associations. Sur les douze derniers mois, 1 165 procédures de sauvegarde, redressement ou liquidation judiciaire ont été ouvertes pour des structures de l’ESS, selon les données BODACC compilées par la base L’économie sociale et solidaire en chiffres. Ce chiffre n’est pas supérieur aux années précédentes, mais il est impressionnant. L’ESS est réputée pour sa résilience, il lui manque la robustesse.

C’est précisément pour objectiver ses fragilités que le Mouvement associatif, avec Hexopée, Elisfa, le RNMA et l’Observatoire régional vie associative des Hauts-de-France, vient de relancer son enquête nationale sur la santé financière des associations, dont les résultats doivent nourrir le débat budgétaire 2027. Vous pouvez participer à l’enquête, jusqu’au 27 septembre.

Les leviers de robustesse à actionner

Mais comment aborder la question de la « robustesse » de l’ESS ? Ce concept est porté par le chercheur Olivier Hamant, dans ses travaux à l’INRAE sur la robustesse du vivant appliquée aux organisations. J’ai eu le plaisir de l’interviewer l’an dernier, lors de la précédente édition du Forum national des associations et fondations (FNAF). Sa définition est simple : la robustesse, c’est la capacité des organisations à absorber les chocs sans rompre. Mais grâce à quels leviers ?

Ce changement de grille de lecture donne déjà à voir des dynamiques concrètes. La semaine dernière, la Région Île-de-France réunissait plus de 200 acheteurs d’entreprises et de collectivités pour promouvoir les achats responsables auprès des acteurs de l’ESS. Pourquoi ? Parce que le développement du chiffre d’affaires de l’ESS via la commande publique reste l’un des meilleurs leviers de croissance pour les structures, sans attendre un hypothétique arbitrage budgétaire.

Autre exemple, la force du réseau. Pour ne pas rester seul face aux difficultés, des réseaux comme l’UDES, l’Avise, le Kiif, Les Canaux ou l’Accélérateur ESS de HEC Paris organisent des accompagnements spécifiques pour les dirigeants de l’ESS qui sont inquiets, fragiles, voire en danger. Discussions confidentielles pair-à-pair entre dirigeants avec l’UDES, diagnostic et recommandations avec le DLA porté par l’Avise, programmes d’anticipation de crise du Kiif, accélérateurs de filière avec Les Canaux, structuration d’organisation avec l’Accélérateur ESS… Tous ces outils permettent de repérer les difficultés en amont, plutôt que de les subir.

Enfin, la robustesse passe aussi par des outils que mentionne la Stratégie nationale de l’ESS, adoptée cet été : renforcer les fonds propres des structures, mobiliser davantage Bpifrance (jugée trop frileuse en matière de risque financier), orienter davantage les instruments d’épargne solidaire vers l’ESS, renforcer la visibilité du dispositif IR-PME ESUS… Des leviers utiles, assurément. Mais qui restent pour leur part suspendus à des arbitrages de l’État. Et pour l’heure, rien ne bouge.

Le véritable enjeu : agir sans attendre le politique

À six mois de la présidentielle, Benoît Hamon, président d’ESS France, a interpellé les candidats à ce sujet, lors de la soirée de rentrée de son mouvement, mercredi dernier : « Quiconque à l’élection présidentielle n’a pas dans son programme une stratégie sérieuse de développement de l’ESS n’aura aucune crédibilité ni sur la transition écologique, ni sur la transition numérique, ni sur la transition démographique. » ESS France annonce vouloir auditionner les candidats sur leurs programmes en janvier. La balle est donc encore dans le camp des candidats, pour l’instant.

Au fond, ni le narratif de la gabegie, ni l’incertitude politique, ne rendent compte de ce que sont véritablement les structures de l’ESS : 2,68 millions d’emplois, dont 2,1 millions dans les seules associations, majoritaires dans des pans entiers de l’économie au service des citoyens. En attendant que le politique se saisisse du sujet, il revient aux structures elles-mêmes de se doter de leurs propres leviers de croissance, pour assurer leur avenir.

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